Podium n°2, 1970 ? © Keith Dartford

Le 20 mai 1944, naissait à Sheffield, une industrieuse petite ville du nord de l’Angleterre, Joe Cocker. Il alla à l’école jusqu’à l’âge de 16 ans. Mauvais élève, Joe préférait les joies de la rue à celles de la classe. Intéressé par le travail manuel, il devint apprenti-plombier, ce qui lui allait fort bien, car, dit-il, « j’avais le matin la liste des réparations que j’avais à faire, je faisais le tout le plus vite possible, il me restait tout mon temps pour voir les amis et roder dans les pubs. Occasionnellement, le soir, je chantais dans les clubs ».

« J’aimais cette vie » ajoute-il, « un peu de travail, les amis, et la musique ». Le skiffle était alors à la mode, et le jeune Cocker chantait avec des musiciens qu’il avait connu, alors qu’il jouait de la batterie, cela deux ans auparavant. Puis arriva le Rock’n’Roll, et de gens comme Gene Vincent et Little Richard devinrent les idoles de milliers de jeunes anglais. Joe Cocker n’échappa pas à la règle, et suivit la folie collective. Le Blues, surtout l’attirait, de par sa rigueur et son dépouillement. Muddy Waters eut une grande influence sur Joe et son groupe. A l’époque, ceux-ci se nommaient : « The Cavaliers » et tentaient de gagner péniblement quelques livres en jouant dans les boites à la mode.

Chuck Berry, Buddy Holly et bien d’autres marquèrent la voie des « Cavaliers », avant que Ray Charles ne fasse son apparition au sommet des hits-parades britanniques avec « What’I’d Say »« Un jour j’ai entendu ce titre à la radio », dit Cocker, « j’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait de Little Richard, mais je me suis renseigné, j’ai acheté tous ses albums, et je suis devenu complètement dingue de sa musique. Ray Charles est vraiment le plus grand chanteur de toute ka musique des années cinquante à maintenant ».

En 63, Cocker et son orchestre, qui se font appeler Vance Arnold And The Avengers, voulant par-là se donner un certain brillant (qu’ils étaient loin de posséder) signent pour une marque britannique qui avait, peu de temps auparavant, repoussé les Beatles, en disant « les groupes à quatre guitaristes, c’est fini », et enregistrent un titre des mêmes Beatles : « I’ll Cry Instead », et un autre de Ray Charles, le célèbre « Georgia On My Mind », le tout orchestré par un arrangeur délirant « en plein voyage », selon les dires de Cocker.

Peu de temps après, les Avengers étaient engagés pour figurer en première partie d’une tournée qui groupait les Rolling Stones et les Hollies. Puis, pour un tour des bases américaines en Europe, et principalement en France. Il est curieux de constater que des militaires sous les drapeaux entre 64 et 65, ont peut être assisté, sans y prêter grande attention à une prestation de Joe Cocker. Les Avengers auront, il faut bien le reconnaitre, du succès, en Allemagne, grâce aux militaires noirs stationnées en ce pays. Les soldats de race blanche ignorant, ou feignant d’ignorer cette musique, et à plus forte raison, les gens qui la jouaient.

Quelque peu dépité par ce demi-échec, Cocker retourne dans sa ville natale et s’adonne tant à la boisson, qu’aux divers excitants. Mais le démon de la musique le tient, et, en 1967, avec Chris Stainton, un ami, lui aussi originaire de Sheffield, il décide de repartie à zéro. Il expédie au producteur de Procol Harum, Dennis Cordell, une bande faite à la maison avec Chris. Cordell est tellement enthousiasmé par ce qu’il a entendu, qu’il convoque les deux compères à Londres, et avec l’aide de quelques musiciens de studio, dont Jimmy Page, leur fait enregistrer une chanson : « Marjorine ».

Ce titre grimpa gentiment dans les charts, et Cocker, devenu semi-professionnel, réunit quelques musiciens autour de lui et de Chris Stainton, et fonde le « Joe Cocker Big Blues Band ». A la suite de ce succès, le groupe enregistre bon nombre d’autres titres, dont « Feeling Allright » de Dave Mason, « Just Like A Woman » et « I Shall Be Realeased » de Bob Dylan, « With A Little Help From My Friends » qui deviendra le tube que l’on sait, « Don’t Let Me Be Misunderstood », et quelques compositions signées Cocker/ Stainton. Le tout est rapidement réuni sur un album baptisé « With A Little Help From My Friends » qui devient très vite une des meilleurs ventes, tant en Grande-Bretagne, qu’en Europe.

C’était au printemps 69, et l’été suivant, Joe Cocker et quelques musiciens s’envolaient pour une tournée aux U.S.A. L’extraordinaire feeling émanant du personnage, ses grands gestes de bras, et les crispations de ses doigts jouant sur d’invisibles cordes, séduisirent le public américain et enthousiasmèrent les critiques. Le groupe se produisit, consécration suprême, durant l’Ed Sullivan Show, et l’Amérique entière connut le phénomène Joe Cocker. Profitant de son séjour au pays des studios et de la prise de son, et sous les conseils éclairés de Dennis Cordell, notre homme enregistre les premiers titres de son second L.P., dont « Something » de Georges Harisson et « She Cames In Through The Bathroom Window » de Paul McCartney. Comme d’habitude, quelques grands noms de la pop-music participèrent aux séances, mais le gros du travail fut accompli par l’orchestre qui accompagnait Cocker sur scène : The Grease Band.

Après la sortie de son disque en Grande Bretagne, Cocker décida de se reposer quelque temps dans cette Californie qui l’avait tant séduit lors de sa première tournée, et le 11 mars 1970, s’envolait pour Los Angeles, bien décidé à se mettre au vert durant quelques mois. Mais le destin, sous l’apparence de Dee Anthony de Bandana Management, en avait décidé autrement. Celui-ci, les 12 mars, faisait savoir au chanteur britannique que le syndicat des musiciens et les services de l’immigration seraient heureux de le voir participer à une petite tournée dont il serait, bien sûr, la vedette, tournée déjà préparée à l’avance.

Forcée d’accepter, ou obligé de rejoindre la brumeuse Angleterre et ce, dans les plus brefs délais, Cocker fut tiré de cette fâcheuse situation par un homme déjà bien connu du show-business américain, Leon Russell.

De nombreuses légendes courent sur le compte de Leon Russell. Certaines vraies, d’autres empruntées à la mythologie de la pop-music. Ce qui est certain, c’est que, nanti d’une impressionnante fortune personnelle, le jeune Leon s’engagea rapidement sur le chemin du « métier » et engagea de gros capitaux dans la création d’un label, Shelter Records, et dans la construction d’un studio. Il fut longtemps associé avec Don Nix, alors saxophoniste des Bars-Keys, et produisit même le premier disque de celui-ci.

Ayant entendu parler des ennuis dans lesquels se trouvait Joe Cocker, et flairant sans doute la bonne affaire, Russell proposa au chanteur de lui fournie les musiciens indispensables pour la tournée. Le 13 mars, dix musiciens et onze choristes étaient retenus, et commandaient les répétitions dans les studios d’A&M. Le 14 alors que les répétitions se continuaient, un avion était loué, afin de transporter tous les membres d’une des plus gigantesques tournée jamais vues. Une de plus imprévues aussi.

Le 17 mars après des heures de travail acharné, un simple est enregistré, avec comme titres : « The Letter » et « Space Captain » Le groupe prend le nom de Mad Dogs & Englishmen et comprend trente-six personnes : musiciens, femmes de musiciens, choristes, secrétaires, roadies, techniciens du son, fiancées, petites amies, et animaux font désormais partie de la famille Cocker. Le lendemain, quelqu’un proposer que l’on filme la tournée, un appareil plus grand est loué et l’entourage de cocker se monte alors à quarante-trois personnes, techniciens de cinéma compris.

Le premier concert se déroule à Détroit, le 19 du même mois, et prélude à une longue série de galas à travers les U.S.A. Les 27 et 28, Cocker et sa bande se produisent quatre fois au Fillmore East, et à l’occasion, on enregistre un double L.P. qui restera comme le seul document sonore de cette fabuleuse tournée. Le 16 mai, soit près de deux mois après le premier show à Détroit, tout le monde se sépare avec mille promesses de se revoir en Grande-Bretagne. La légende veut qu’il n’ai pas tiré un sou de l’affaire. Chose croyable. L’ancien plombier avait réalisé son rêve, celui de grimper chaque soir sur des planches, avec autour de lui trente personnes pour le soutenir, et de livrer son âme et ses pensées au travers de chansons que d’autres avaient écrites. Un double album et un film nous permettent de revivre ces moments extraordinaires.

Sur le disque, sur les disques devrait-on dire, figurent des titres comme « Honky Tonk Women », « Cry Me A River », « Feeling Alright », « When Something Is Wrong With My Baby », « I’ve Been Loving You Too Long », « The Letter » et « Delta Lady », une composition de l’innéfable Russell. Le même Russell y joue de la guitare et du piano, Chris Stainton, l’ami des premiers jours, du piano et de l’orgue, Don Preston, de la guitare, Carl Radle, ancien membre des Friends de Delaney & Bonie de la basse, Jim Gordon et Jim Keltner, eux aussi transfuges des Friends, de la batterie, Bobby Keys, aujourd’hui avec les Stones, du sax tenor et Jim Gordon, trompettiste, qui, lui aussi, a rejoint les acolytes de Jagger depuis. Rita Coolidge, Cladia Lennear, Nicole Barclay et quelques autres, faisaient partie des chœurs.

Le film, lui, a été projeté pour la première fois dans une salle française, voici peu de temps. Après celui-ci, un spectacle avec la participation de Grease Band, le premier orchestre de Cocker, et celle de Léon Russell, avait été organisé. Le tout se déroula au Gaumont Palace, par une froide soirée d’hiver. Le film fut un parfait documentaire sur la vie d’un grand groupe. Les prises de vues ne manquaient pas d’intérêt ni de précision, mais les couleurs déçurent fréquemment. Par contre, la bande sonore est d’une rare qualité et retransmet fidèlement la moindre infection de chaque voix. Filmée en couleurs, l’extraordinaire prestation de Cocker fait encore plus ressentir le puissant magnétisme qui découle de ce grand chanteur. Malgré la perpétuelle et efficace, (il faut bien le reconnaitre) présence de Léon Russell, Joe Cocker affirme à chaque phrase, à chaque mimique son talent, indiscutable et ses indéniables qualités de meneur d’hommes. Si Russell dirige le groupe, structure la musique, c’est quand même l’ex plombier qui « drive » derrière lui, toute cette petite colonie d’êtres humains. A la froide technicité de Léon Russell, Cocker oppose sa chaleur et son feeling. Et c’est plaisir de voir ces hommes et ces femmes se donner entièrement à leur musique, abandonner toute attache terrestre pour suivre leur patron. « Mad Dogs & Englishmen » est un très bon film, riche, chaud et sincère. On oubliera difficilement l’image du petit chien, rodant sur scène durant un concert, et trouvant finalement refuge dans les bras d’une choriste.

Les deux prestations que nous pûmes voir après ce film furent très différentes, tant par la qualité, que par la musique jouée. Grease Band eut le redoutable honneur d’ouvrir les festivités. Nous étions, hélas, bien loin des premiers musiciens de Joe Cocker, et les six hommes ne purent nous offrir que de mauvais échantillons d’une musique à mi-chemin entre le Country et la musique Pop. Un pianiste organiste, un guitariste, un bassiste, un jour de steel guitar, un batteur et un chanteur, le bras plâtré, composent le groupe, et si l’organiste et le steel-guitraiste semblent effectuer leur travail avec amour et honnêteté, on ne peut pas dire la même chose leurs quatre comparses.

Léon Russell, se fit attendre fort longtemps, et bien après que le piano soit installé et réglé, bien après que les amplis furent en place, on vit un jeune homme s’asseoir devant le clavier et entamer « Come In My Kitchen ». Alors que le personnage qu’on s’attendait à voir était vêtu de pantalons à fleurs, d’un délirant t-shirt et coiffé d’un chapeau haut de forme, Russell, une fois de plus, mystifia son public en apparaissant sagement vêtu d’une veste, d’un levis et les cheveux coupés.

Après deux autres morceaux en solo, apparut le reste du groupe. Surprise, Russell le rusé avait hérité d’une bonne partie de l’orchestre laissé par Cocker. Carl Radle était là, Don Preston aussi, ainsi que Claudia Linnear. Le spectacle fut un parfait exemple du travail de scène, tel que le conçoit Russell. Efficacité et punch, précision et qualité.

On dit que Joe Cocker, revenu à Sheffield, la mort dans l’âme, rode dans les clubs à la recherche d’un hypothétique engagement. The Grease Band pousuit un succès que le public semble difficilement lui accorder. Russell, de son côté, tente de maintenir la tradition d’une époque à jamais révolue. Seul témoin de ces moments grandioses, le film projeta chaque jour sur son écran vierge, les images d’un des plus grands moments de la pop-music : la tournée de Mad Dogs, Englishmen and Joe Cocker…